Émile
Trois épis rebelles impossibles à maîtriser, bouillie de flocons d’avoine au petit-déjeuner alors qu’il rêvait de tartines grillées au miel, trou noir au moment de dire combien font 7 fois 6 (et ce devant toute la classe), absence de regard de Gwendoline, la fillette dont il est amoureux depuis ses 16 mois (oui, c’est jeune, mais le coup de foudre ne s’explique pas), averse diluvienne sur sa peau translucide alors que la météo annonçait grand soleil, canapé totalement occupé par ses frères et sœurs, échec dans sa tentative d’obtenir un bisou de sa maman (trop pressée, trop fatiguée, pas le temps), pages 45 et 46 de son livre préféré collées l’une à l’autre par un chewing-gum.
Bref, ce soir, Émile n’en peut plus.
Alors il décide d’employer les grands moyens.
Il se faufile à l’arrière de la maison, ouvre doucement la porte et sautille sur le chemin qui mène à la forêt. Les cailloux ne facilitent pas sa progression et les hululements des chouettes l’effraient, mais il continue. Il sait que cela en vaut la peine.
Au loin, une douce lueur commence à transparaître. Plus il s’en rapproche, plus elle se fait douce.
Et le voici arrivé.
Devant lui, un champ de fleurs bleutées.
Il s’avance.
— Salut, Émile.
— Bonsoir, Émile.
— Tu nous avais manqué, Émile.
Leurs murmures réchauffent ses pensées grises.
— Raconte-nous ta journée…
— Argh, la table de 7…
— Les frères et sœurs, c’est vrai que parfois, on aimerait bien en avoir un peu moins…
— Eh bien voilà une excellente raison d’arrêter de mâcher du chewing-gum.
— Mais oui, ta maman t’aime…
Il ronronne.